Skinhead
Everglade
Robusto
Sandro Stroili nous revient avec une nouvelle déclinaison
au sein de sa marque au caractère bien trempé : Skinhead. Une question brûlante
agite déjà les cercles d'aficionados sur les marchés français et suisse :
s'agit-il d'un simple changement de module ou d'un tout nouveau profil
aromatique ? Décortiquons cela ensemble.
Un air de déjà-vu ?
Cette fois, je tiens en main un robuste cigare au format...
Robusto. A première vue, les codes de la maison sont respectés à la lettre. On
retrouve cette fameuse bague en cuir d’Andalousie embossée, véritable signature
tactile de la gamme. Côté terroir, nous restons sur un puro du
Nicaragua, assemblé et roulé de main de maître dans les usines du célèbre A.J.
Fernandez à Estelí.
A ce stade de la présentation, une objection légitime se
pose :
« Dis donc, le précédent modèle – le Red Caïman – affichait exactement les mêmes caractéristiques techniques, non ? »
- « Oui,
mais regardez mieux : ici, la bague arbore une teinte verte ! »
- « Ce
n'est pas un argument. Le créateur a très bien pu vouloir marquer le coup
visuellement pour que l'on distingue les deux tailles au premier coup
d'œil dans la cave. »
- « Ce
n’est pas faux. Même si je doute de cette explication, car en plus du
changement de couleur, ce cigare porte un tout autre nom : l'Everglade...
»
Il n’y a finalement qu’un seul moyen d'en avoir le cœur net
et de trancher le débat : couper la tête, enflammer le pied et le
déguster.
Le mystère des ligas
Autant vous l'avouer tout de suite, mes chers lecteurs, je
dispose de très peu de renseignements techniques sur les secrets de fabrication
et les variétés exactes de tabac utilisées dans ce blend.
Comme la grande majorité des créateurs et des blenders,
Sandro Stroili et A.J. Fernandez se montrent particulièrement protecteurs
envers leurs enfants. Un secret de famille bien gardé que je comprends et
respecte parfaitement, tant que le verdict de la feuille de tabac se montre à
la hauteur de nos attentes.
L'allumage et l'envol des sens
Avant de passer aux choses sérieuses, je prends un dernier
instant pour contempler cette cape impeccable, sublimée par sa bague verte si
atypique et son système d’attache unique. Guillotine en main, je pratique une
coupe droite, nette et chirurgicale grâce à mon coupe-cigare à double lame
amovible — un geste de haute précision qu'un caïman, avec sa dentition brute,
serait bien incapable de réaliser. Le tirage à froid se révèle excellent, l'air
circule librement. Je décide de ne pas m'attarder sur ces premières impressions
à cru pour préserver la surprise et ne pas laisser mon jugement être influencé.
Au contact de la flamme, le pied s'embrase docilement. Un
soupçon de patience, et me voilà avec un foyer parfaitement incandescent, prêt
à livrer ses secrets.
Dès les premières bouffées, après un ultime contrôle visuel de la braise, mon esprit s'échappe. Les volutes bleutées dessinent une géographie imaginaire et m'emportent loin de ma civette, de l'autre côté de l'Atlantique. Je me laisse dériver vers les plaines inondées et les bayous sauvages de Floride, là où les Everglades s'étirent à perte de vue. En toile de fond de ce décor de mangroves, c'est l'ombre de Miami qui se dessine. Miami, cette capitale spirituelle et décisionnelle du cigare premium, née de l’exil des grands maîtres cubains sur la Calle Ocho ; ce carrefour de l'ombre où transitent et se négocient les plus belles ligas d'Amérique centrale avant de conquérir le monde. Le nom de cette vitole n'est plus un outil marketing, il devient un paysage.
Le réveil aromatique : de Miami à la forêt boréale
Le retour au réel se fait par le palais. La fumée me ramène
doucement à la réalité de ma salle de dégustation et livre un premier tiers
classique, presque timide : des notes de cèdre, de terre glaise et une
pointe subtile de poivre blanc. A ce stade, l'expérience est agréable, mais
linéaire.
Je n’ai pas le temps de graver ces mots dans mon esprit que la vitole décide soudain de « libérer la sauce » en masse. Le profil aromatique bascule radicalement, gagne en texture et en profondeur : de la terre franchement humide, du cacao noir, du cuir fraîchement tanné et un café serré, corsé à souhait.
Il ne m’en faut pas plus pour que le décor change à nouveau.
Je quitte instantanément la Floride et son hub américain pour me retrouver
projeté en pleine forêt boréale. Les arômes me ramènent directement dans ce
camp de chasse où j'ai séjourné dix jours durant : je revis l'odeur du feu de
camp, la lourde humidité du lac qui détrempait le sol et transmettait cette
saveur si particulière à l'air ambiant, sans oublier le parfum des peaux brutes
que l'on travaillait pour l'artisanat ou la confection de mon tambour... Une
véritable madeleine de Proust, sauvage et authentique.
Le dernier tiers : la subtilité des épices et le bilan
comparatif
Au fil de la progression, le voyage aromatique se teinte de
nouvelles nuances. De la cannelle et du clou de girofle viennent de temps en
temps titiller mes papilles gustatives, apportant une belle complexité sans
pour autant faire éclater la puissance globale de la dégustation.
C'est d'ailleurs là que se joue la véritable différence avec son grand frère. Bien qu'il affiche un léger cran de puissance supplémentaire par rapport au Red Caïman, l'Everglade reste globalement dans un registre moyen. Ce qui change radicalement, c’est l’harmonie générale de la dégustation : là où le Caïman se révélait assez linéaire et terreux, l'Everglade offre une identité beaucoup plus « nature sauvage ». C’est en tout cas l'empreinte indélébile qu'il laisse dans mon esprit, au travers des voyages lointains dans lesquels ses volutes m'ont emporté.
Puisqu’il est l’heure de se séparer, je dépose délicatement
ce qu’il reste de ma vitole dans le cendrier, lui rendant une liberté bien
méritée pour qu’il s'éteigne de sa belle mort et s'en aille rejoindre la Terre
Mère.
Fiche technique
Pour réaliser cette chronique, les dégustations ont été
menées sur deux exemplaires distincts.
- Format :
Robusto (Longueur : 12,5 cm / Cepo : 50)
- Origine :
100 % Nicaragua (Puro : Cape, Sous-cape et Tripe)
- Prix
public constaté en France : 18,50 €
En conclusion
Sandro Stroili signe ici un très bon cigare, une belle
réussite que je ne manquerai pas de replacer dans ma cave personnelle... si
j’ai la chance d’en retrouver. Comme vous le savez, mon département reste
malheureusement pauvre en matière de distribution de nouveautés de ce calibre.
C’est une vitole d'une grande polyvalence : elle pourra
parfaitement convenir à un débutant cherchant un cigare de caractère pour
l'après-repas, tout en offrant un réel plaisir aux fumeurs avertis. Ces
derniers apprécieront de déguster un module constant, bon du début à la fin, et
capable de dévoiler une très belle modulation de saveurs au cours du tirage.
Une valeur sûre.





